« On est des hommes »

Tout le fatras autour de l’Equipe de France me fait osciller, comme tout le monde, entre le rire, la colère, le dégoût. Je n’aime pas le foot. Jamais. Même gosse, taper dans un ballon m’a toujours gonflé. Pas le sens du jeu ni de la balle. C’est comme ça. In fine, ce n’est pas le sport en lui-même qui me gêne, c’est tout ce qu’il y a autour, mal vécu, pas assumé. J’adore d’autres sports-frics, comme la F1, le foot américain, le tennis. Mais le foot, ça ne passe pas.

Mais on s’en fout de tout ça. Au milieu de tout ce bordel, des insultes proférées ou pas, des millions distribués, du manque d’envie et tout le tralala, il y a un point qui m’a interloqué durant la conférence de presse de Raymond et Evra. La phrase : « on est des hommes ». Répétée par Evra je ne sais combien de fois, comme une excuse et une justification en soi de tout ce gâchis. Et je ne sais toujours pas dans quel sens on doit la prendre, en fait, cette phrase passe-partout.

  • Option 1 : on est des hommes, virils, poilus, plein de foutre et d’hormones, alors quand on nous fait chier, ça pète.
  • Option 2 on est « que » des hommes, faillibles, imparfaits, etc.

Si c’est l’option 1, les hommes, ce serait pas mal qu’ils gardent leur foutre et leurs hormones jusque sur le terrain, parce que ces derniers temps, on a plutôt vu l’inverse.

Si c’est l’option 2 : c’est la preuve d’une faillite totale d’un système de formation, voire d’une dérive sociétale grave.

Le sport, une quadrature du cercle.

le sport quel qu’il soit, est par nature un paradoxe. Une équation quasi impossible à résoudre. L’agressivité et la combattivité en font partie intégrante, en sont quasiment le moteur. Du tir à l’arc au curling, de la boxe au rugby en passant par le golf, on peut retourner le truc dans tous les sens, au pire moment de la compétition, un compétiteur doit faire appel à son agressivité primaire pour se sublimer. A ce moment, celui qui vous certifie que pas une seule fois lui est passé dans la tête : « je vais le tuer » en pensant à son adversaire est un menteur éhonté.

Le paradoxe est là : on doit être capable d’une agressivité sans limite pour gagner et dès que tout est terminé, revenir à la normal, être civilisé, serrer la main de son adversaire et gagner ou perdre, mais la tête haute. C’est l’essence même du sport : sublimer son agressivité pour mieux la contrôler.

J’ai fait de l’aviron pendant quelques années. Pas à haut niveau, je me suis arrêté aux championnats de France. Mais j’ai suffisamment de courses dans les pattes, avec son lot de déceptions, de joies, de frustrations, de pleurs et de colères pour savoir ce qu’on peut ressentir à l’issue d’une compétition.

L’aviron est exigeant, c’est une école de la douleur, si vous pensez qu’il s’agit juste de faire des ronds dans l’eau, je vous laisse apprécier l’effort et l’abnégation que cela implique en visionnant la vidéo ci-dessous :

Mais plus que le côté douleur, on y apprend aussi quelques fondamentaux, qui restent pour la plupart à vie. Une base et un repère. Que je peux encore vérifier 20 ans après. Les principaux :

  • mis à par le skiff où le rameur est seul, on est 2, 4 ou 8 dans un bateau. Et la star, l’objet de toutes les attentions, c’est l’équipe, l’autre ou les autres gars.  C’est con à dire, mais si vous plantez un entraînement, pas de joker. Le bateau reste à terre.
  • au début d’une saison, on se retrouve dans la même galère, avec des gens que l’on a pas choisi. Et le principe, c’est d’arriver à ne faire qu’un, quelle que soient les circonstance, les mecs, l’entraineur, etc.
  • c’est la tête qui commande le corps. On peut être le plus gros bûcheron de la terre et afficher un physique hors-norme, s’il n’y a ni technique, ni mental, on se fera écrabouiller par moins fort sur le papier.

Respecter, tu ne devras pas oublier

Mais plus que tout le reste, ce qui cimente le tout, c’est le respect et l’estime de soi et des autres. Sans ça, tout le système s’effondre. S’il y a bien une chose que j’ai retenue de toutes ces années, c’est le fondement premier : respecter tes équipiers, tes adversaires, ton entraîneur.

Pas parce que c’est joli ou poli. Mais parce que ça te permet de rappeler le pourquoi tu es là, à en chier comme un russe, souffrir, refuser les soirées, et, éventuellement, gagner un peu/beaucoup d’argent.

Respecter ton adversaire, simplement parce que s’il n’était pas là à s’opposer à toi, tu ne serais pas capable de te dépasser toi-même. Le goal dans sa cage qui prend le risque de se prendre un ballon dans la gueule, le défenseur qui risque de se péter la cheville pour que tu ne passes pas. S’ils n’offraient pas leur résistance, tu ne serais qu’un connard bien seul sur la pelouse, un pauvre pelé seul dans un bateau sur l’eau. La contradiction est là : la communion dans l’opposition, autour d’une passion commune.

Respecter ton entraîneur, même s’il se trompe, l’arbitre, pour les même raisons, ton matos. Parce que sans tout ça, ce pour quoi tu es là et fonctionne se casse la gueule comme un château de cartes.

Au final, on aboutit idéalement à ça :

« On est des hommes »

Tout cela, l’équipe de France de Foot l’a oublié, collectivement. Et c’est pour cela qu’ils sont en train de sombrer, individuellement. Dans une grande mascarade pathétique, devant les caméras du monde entier. Entraînant un pays entier dans la colère et la frustration.

Parce que s’ils étaient des hommes, comme ils disent, ils seraient conscients que porter le maillot d’une équipe nationale est une charge qui implique de n’utiliser son ego que sur le terrain, et à bon escient. Que des milliers de gosses rêvent d’être à leur place, et que des milliers d’entraîneurs anonymes vont redouter la saison prochaine de se prendre dans les gencives « va te faire enc… » par un gosse de 12 ans parce que si eux le font, il n’y a pas de raisons, il peut aussi. Ou au mieux, il arrêtera le foot, ecoeuré de cette ambiance de merde.

Parce que s’ils étaient des hommes, ils auraient déjà compris et utilisé la contradiction qu’impose la pratique de leur sport pour contrôler leur colère.

Parce que s’ils étaient des hommes, ils se seraient battus sur le terrain et non dans le vestiaire. Qu’ils perdent ou qu’ils gagnent, mais en ayant fait leur maximum.

Au lieu de ça, on voit 23 ados de 30 balais faire leur danseuse, s’obstiner à adopter toutes les pires attitudes, choquer les pékins qui doivent aller croûter tous les matins, sans avoir la possibilité de se foutre en grève parce que le chef il a pas été sympa avec eux ou leur copain d’atelier ou de bureau.

Laissez les gamins tranquilles

Mais il faudrait peut-être commencer par le commencement. Arrêter de bourrer le mou à des gamins de 10,11,12 ans en leur faisant croire qu’ils gagneront des millions dans 10 ans. Que les pères arrêtent de se voir en futurs agents prenant son pourcentage sur les millions du fiston. Qu’on laisse les gamins jouer, apprendre, leur inculquer ce pour quoi le sport peut être parfois beau et extrêmement cruel.

Il faudrait peut-être se poser la question qui fait mal : pourquoi on arrive à de telles extrêmités dans ce sport ? Il y a bien d’autres sports business, le foot américain en est un parfait exemple. Les joueurs sont loin d’être des vierges effarouchées, les millions pleuvent, les égos sont surdimensionnés, les clubs cherchent la rentabilité. Mais regardez une final du Superball, ça a quand même une autre gueule que ce qu’on voit depuis quelques temps au « soccer ». Et les raisons sont certainement à trouver du côté de la formation des jeunes.

Il y a au moins un point positif dans tout ça : le point de non-retour est atteint, la curée a commencé. Espérons qu’on ne mettra pas de cataplasme sur une jambe de bois. Parce qu’aujourd’hui, même si le foot m’indiffère, j’ai honte pour eux. Et j’ai peur pour les gosses en club, perdus au milieu de merdier sans nom. Voilà, fallait que ça sorte. Aussi, parce que j’ai un gamin de 12 ans qui joue au foot, et que ce que j’y vois me fait parfois très peur.

Edit : Raymond, si tu passes par là, tu pourras toujours prendre 2 minutes pour leur montrer ça à tes gars :

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